Samir Kheldouni Sahraoui : «Un regard empreint d’inquiétudes»

Samir Kheldouni Sahraoui : «Un regard empreint d’inquiétudes»

Samir Kheldouni Sahraoui : «Un regard empreint d’inquiétudes»
Diplômé de Paris III et de Paris I, Samir Kheldouni Sahraoui a fondé le cabinet Chorus Consulting Hospitality & Leisure, après avoir longtemps assumé des responsabilités dans le privé et le public. Il a notamment dirigé l’Office National Marocain du Tourisme de 1996 à 1999 et les filiales tourismes de la Caisse des Dépôts et de Gestion de 2002 à 2007. Il a également exercé une fonction diplomatique à Washington DC. Il a longuement pris part aux divers forums associatifs du tourisme marocain et participe encore aujourd’hui à de nombreux cercles de réflexion tels que l’Alliance des Économistes Istiqlaliens et le Conseil du Développement et de la Solidarité, ainsi que le Comex Tourisme.

Golf du Maroc : Quel regard portez-vous sur le secteur touristique international et national en cette période de pandémie COVID-19 ?
Samir Kheldouni Sahraoui : Un regard empreint d’inquiétudes. La pandémie a mis à mal le tourisme sur l’entièreté de la planète et nous risquons d’en payer le prix le plus fort. Il faut savoir que du fait de la pandémie, le tourisme mondial a perdu trois fois le contrecoup de la crise économique mondiale de 2009, et bien plus que le contrecoup des plus grands évènements terroristes qu’a connu le monde au cours des 60 dernières années, y compris en cela les guerres successives du Golfe ou le 11 septembre 2001.
D’après l’Organisation Mondiale du Tourisme, le confinement quasi total imposé en réponse à la pandémie a entraîné une chute de 98% du nombre de touristes internationaux au mois de Mai 2020 par rapport à 2019. Cela s’est traduit par une chute de 300 millions de touristes et 320 milliards de dollars de pertes en termes de recettes du tourisme à fin mai et c’est loin d’être fini. Cet effondrement met en danger les moyens d’existence de millions de personnes à travers le monde et nous n’échappons pas à cette règle.
Aujourd’hui les experts internationaux tablent sur un redressement du tourisme international d’ici le second semestre 2021, mais restent prudents du fait des restrictions sur les voyages et les fermetures de frontières toujours en place dans la plupart des destinations. De grands marchés émetteurs comme les États-Unis d’Amérique ou la Chine restent au point mort, et le monde est tétanisé face aux préoccupations pour la sécurité dans le cadre des voyages, la recrudescence du virus et le risque de nouveaux confinements ou de couvre-feux.
En outre, la crainte de ne pas disposer d’informations fiables et la dégradation de l’environnement économique sont autant de facteurs pesant sur la confiance des consommateurs.
L’Europe, notre principal grenier à touristes, a été la deuxième plus durement touchée de toutes les régions du monde, avec une baisse de 66 % des arrivées de touristes au premier semestre 2020.
Les tendances actuelles jusqu’en août indiquent une baisse de la demande plus proche de 70%, d’autant plus que certaines destinations vont continuer d’introduire des restrictions sur les voyages. C’est d’ailleurs notre cas. Reste donc l’espoir d’un vaccin fiable et éprouvé, seul à même de permettre une reprise graduelle, mais il faut savoir qu’en tout état de cause, le retour à la normalité d’avant 2020 sera très graduel et progressif, car l’humanité ne s’en sortira pas sans un certain traumatisme.
L’Organisation Mondiale du Tourisme, avec laquelle nous ne communiquons pas assez, selon moi, esquisse une hypothèse de retour à la normale à l’horizon 2022-2024. Mais je reste prudent face à de telles projections, car cela dépendra des destinations, de leur force de résilience en termes d’infrastructures de santé, et surtout des messages qu’elles enverront aux marchés émetteurs, afin de rassurer et convaincre que le danger est éradiqué. Cela prendra du temps.
S’agissant du Maroc, oui nous sommes touchés de plein fouet, et probablement plus sévèrement que bien d’autres destinations notamment européennes. Nous n’avions d’autre choix que de fermer nos frontières et cela se paie cash. Oui nous sommes touchés de plein fouet. Le Ministère du Tourisme lui-même reconnaît que le Maroc, dont le tourisme représente 11 points de PIB (et non 7 comme cela est souvent avancé) a connu une contraction historique avec une baisse drastique de près de 80 % des arrivées à fin septembre, passant de 13 millions d’arrivées en 2019 à 2,2 millions au cours des neuf premiers mois de l’année et ce déficit s’aggravera encore d’ici fin décembre. Quant à nos recettes, elles subissent une baisse record de 92 %.
Cette situation de « Force Majeure » impacte également, et c’est le plus grave, l’emploi dans le tourisme dans notre pays, sachant que ce secteur emploie plus de 1,5 million de citoyens entre secteurs formel et informel, sans compter l’artisanat, intimement corrélé au tourisme. Et sans compter l’effet de ruissellement de l’activité du tourisme sur d’autres secteurs comme le bâtiment, l’agroalimentaire, les petits commerces et autres activités informelles vivant directement ou indirectement de ce secteur.
 
GdM : Les professionnels du secteur touristique se sont plaints de la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement. Que fallait-il faire, d’après vous, pour atténuer les impacts du COVID-19 sur le tourisme?
S.S.KH : C’est une crise sans précédent pour le tourisme mondial et a fortiori pour le Maroc. Il n’existe donc pas de remède clé en main pour parer à ce genre de situation exceptionnelle, si ce n’est le soutien financier aux entreprises, en attendant que l’orage passe. Or, l’orage dure, avec ses dégâts.
Aujourd’hui, il s’agit de limiter ces dégâts, d’empêcher la faillite des entreprises, le chômage et la migration des compétences acquises, de préserver autant que possible l’emploi par le soutien aux entreprises et aux investisseurs, mais aussi de renouer le plus rapidement possible avec l’activité en raccourcissant au maximum le délai de reprise, tout en stimulant la demande.
L’État a réagi autant qu’il le pouvait sur le premier volet, à savoir celui du soutien aux entreprises et la sauvegarde de l’emploi, notamment dans le cadre d’un programme d’accompagnement des TPE et des hôtels, ce qui a permis à 1200 entreprises de bénéficier d’un soutien financier pour un montant de 684 millions de dirhams. Mais la crise est toujours là et elle durera au moins jusqu’à mi-2021 voire fin de l’année prochaine, si ce n’est au-delà.
Un Contrat Programme pour le soutien du secteur pour la période 2020-2022 a certes été conclu début août 2020. Ce document, que je trouve résolument optimiste, énumère les mesures préconisées tout en tablant sur un retour aux performances touristiques de 2019 dès 2022. Il promet ainsi d’assurer le maintien d’au moins 80 % des emplois stables sur la période.
Pour ma part, je reste assez prudent sur le caractère optimiste de telles projections tout simplement car le rythme de croissance annuel moyen de nos nuitées en hébergement classé a été de 2% seulement par an entre l’année 2000 et 2019, soit sur 20 ans ! Aussi, et à supposer que toutes les restrictions de voyages soient levées en 2021, ce dont je doute, notre tourisme ne pourra pas reprendre à un taux de croissance annuel moyen supérieur à 12 voire 15 % par an, ce qui, logiquement, devrait nous mener au-delà de 2025, avant de renouer avec nos performances de 2019.
Le Contrat Programme ambitionne également d’accélérer la phase de redémarrage et de poser les bases d’une transformation durable du secteur par l’adaptation du produit touristique marocain aux nouvelles réalités de marché, en anticipant les changements dans les modes de consommation des touristes et ce à travers la stimulation de l’investissement et la réactivation de la demande.
Toutefois, le Contrat Programme reste muet sur deux aspects essentiels selon moi, à savoir l’engagement sur la durée du soutien, sachant que le tourisme mondial devra se battre dans le contexte de la pandémie pour au moins les cinq années à venir avant un éventuel retour à la normale du trafic aérien et la levée définitive des restrictions de voyages. Le Contrat Programme reste muet sur les actions concrètes à mettre en place afin de mettre la préservation de la santé, aujourd’hui au cœur de la promesse touristique marocaine. Car c’est de cela qu’il s’agit. Sécurité et santé ne sont-ils pas la base même de la promesse touristique, bien avant la qualité de l’offre produit ?
De même, la mesure 17 du Contrat Programme met l’accent sur l’effort de promotion de la destination Maroc alors que dans le même temps, le budget de l’ONMT pour 2021 reste inchangé et que celui du département subi même une coupe budgétaire de l’ordre de 20%.
Personnellement, je m’attendais à ce que le Projet de Loi de Finances 2021 vienne avec des mesures budgétaires exceptionnelles à même de permettre à la destination Maroc de se reconstruire, de se réinventer et surtout de communiquer abondamment sur ses marchés prioritaires, avec des promesses innovantes, rassurantes, qui mettent la garantie de santé, de sécurité, de dépaysement, de durabilité et de responsabilité au cœur du produit.
Il s’agit, selon moi, aujourd’hui de marketer notre rareté naturelle, nos grands espaces, notre richesse culturelle. Ce sont ces concepts qui doivent aujourd’hui se substituer aux all inclusive et autres formes de tourisme qui resteront pour longtemps boudés par des touristes en quête avant tout d’une immersion culturelle, authentique et différente, en toute sécurité.
Pour ce faire, rien de mieux que les grands espaces, dont notre Sud Atlas, notre Moyen Atlas, nos espaces désertiques, nos espaces balnéaires sauvages. Ils présentent la meilleure des alternatives. En d’autres termes, il nous faut « déconfiner notre offre touristique», au fur et à mesure que le monde se déconfine lui-même
Dans le même temps, et alors que nous restons focalisés uniquement sur la gestion logistique des conséquences du COVID sur notre tourisme, nous voyons certains outsiders du continent africain, bien plus modeste que nous en termes de PIB et de performances touristiques, comme le Rwanda par exemple, investir le digital et les chaînes d’information mondiales comme CNN, et cela en pleine campagne électorale américaine, pour diffuser un message de confiance et de séduction. Il rappelle ainsi au monde que le pays est toujours aussi proche de ses visiteurs, qu’il travaille pour mieux les accueillir encore. Il faut surtout diffuser un message de vérité, de responsabilité et de durabilité.
Je constate aussi que c’est en ce moment où notre tourisme a besoin de s’orienter résolument vers l’excellence dans la formation, que l’on choisit de se « débarrasser » des instituts de formation qu’il est question de transférer à l’éducation nationale, elle-même en panne de performance s’agissant de l’éducation au sens large.Pour conclure sur ce volet, je dirais que ce Contrat Programme énonce des mesures de soutien certes nécessaires, mais qui restent insuffisantes eu égard au poids du secteur dans l’économie, et manque surtout de « Vision » et de « Feuille de Route » pour une réinvention nécessaire du tourisme marocain car le tourisme de l’après COVID ne sera plus jamais le même que celui que nous avons connu jusqu’à présent.
Samir Kheldouni Sahraoui : «Un regard empreint d’inquiétudes»
 
GdM : Le Maroc s’est positionné comme destination golfique ces dernières années, en tant qu’ancien Directeur Général de l’Office National Marocain du Tourisme, que vous inspire ce positionnement ?
S.S.KH : Le golf se place en tête du classement des sports individuels les plus pratiqués au monde avec plus de 60 millions de joueurs dont 25 millions aux États-Unis et 17 millions au Japon. C’est un sport qui favorise les échanges, les discussions et l’entretien des relations d’affaires.
En Chine, marché prometteur pour le Maroc, le golf est omniprésent dans les milieux d’affaires. C’est un véritable phénomène de mode depuis ces 10 dernières années. En Chine, qui dispose de plus de 600 parcours, jouer au golf est symbole de réussite sociale.
L’Afrique est considérée aujourd’hui comme l’une des destinations golfiques émergentes et forte de ses atouts touristiques, elle est à même de se positionner comme une destination golfique de proximité pour le week-end et les courts séjours des golfeurs européens. Le Maroc y est leader en la matière.
L’Europe étant notre premier marché touristique, il est fondamental pour le Maroc d’élaborer une stratégie marketing complète, spécifique à son tourisme golfique, à même d’optimiser le taux de captation des golfeurs européens, qui ont, comme vous le savez, l’embarras du choix en Europe même.
Une revue rapide du marché européen du golf montre qu’en moyenne, 65 % des golfeurs sont des hommes, 25 % sont femmes et 10 % sont des juniors alors que l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse et les Pays-Bas sont les leaders en matière de golf féminin. Dans ces pays, la participation des femmes est toujours supérieure à 30 %.
Une stratégie marketing pour le tourisme golfique au Maroc doit également s’inspirer de la hiérarchie des performances par marchés émetteurs de nuitées vers le Maroc. Sachant que le premier marché prescripteur de nuitées hôtelières au Maroc est le Maroc lui-même, il faut bien entendu une stratégie de développement de ce sport dans le pays. Ceci implique la vulgarisation de ce sport, la promotion d’écoles pépinières de jeunes joueurs, la formation de paysagistes, de greenkeepers … La FRMG entreprend, à cet égard, un travail remarquable.
Il m’est arrivé de constater par ailleurs que certains golfs magnifiques ont été construits au Maroc, notamment à Saïdia et Marchica, mais restent déserts faute de golfeurs locaux. C’est un peu comme s’ils avaient été faits uniquement pour des golfeurs étrangers, qui pour l’heure ne s’y bousculent pas. Ça viendra mais cela prendra du temps. En même temps, il ne semble pas y avoir d’effort particulier fourni par les élus ni les délégations locales pour profiter de ces infrastructures extrêmement coûteuses, et vulgariser ce sport auprès des jeunesses locales par exemple, de sorte à créer des pépinières de joueurs et du personnel spécialisé.
Le second marché du tourisme marocain est le marché français. Aujourd’hui, le golf est le sixième sport le plus pratiqué en France avec 600 000 joueurs. Avec 670 clubs, la France est l’une des quinze premières nations européennes en termes d’infrastructures et de centres de formation et de joueurs. C’est un marché captif pour le Maroc.
Le troisième marché prescripteur de nuitées au Maroc est le marché britannique. Or, la Grande Bretagne compte 3 millions de golfeurs dont 900 000 licenciés. C’est là aussi un marché captif sur lequel il convient de capitaliser.
Notre quatrième marché européen est l’Espagne, probable première destination de tourisme golfique au monde et concurrent des plus féroces pour le Maroc. L’Espagne mise tellement sur le tourisme golfique que, depuis 2010, le golf est même présent dans les programmes scolaires, de sorte à en diminuer la perception élitiste et y attirer les compétences.
Les États Unis enfin constituent notre septième marché touristique. C’est incontestablement ce pays qui dispose du plus grand parc mondial de clubs de golfs et de joueurs avec plus de 27 millions de pratiquants.
Alors comment capitaliser sur ces marchés relativement acquis pour en capter un maximum de touristes golfeurs, sachant que la planète entière dispose d’une offre pléthorique. Nos atouts différenciateurs actuels, à savoir la proximité, le dépaysement et l’ensoleillement suffisent-ils ? À mon sens, ces ingrédients sont nécessaires mais insuffisants. Le Maroc affiche depuis une vingtaine d’années une grande ambition pour le tourisme golfique et cela à raison lorsque l’on sait qu’un touriste golfeur dépense 180 à 250 euros/jour alors que le touriste en hôtel all inclusive nous laisse moins de 80 euros par jour !
Avec plus d’une quarantaine de parcours, le marché marocain du golf croît 2,5 fois plus vite que le marché touristique global et le pays semble vouloir poursuivre ce développement dans les prochaines années avec près d’une dizaine de nouveaux golfs.
Certes, aujourd’hui, et comme partout dans le monde, le coronavirus a plongé le tourisme dans une crise profonde et inédite et nombre de parcours sont fermés mais cette situation sera dépassée. Et, peut-être est-ce là le moment propice pour une réflexion sur le positionnement le plus idoine, le plus pertinent, le plus responsable et le plus distinctif pour un tourisme golfique d’exception au Maroc.
 
Le Maroc a-t-il réellement les moyens de cette ambition, en termes de qualité de parcours et de services ?
S.S.KH : Si j’avais une recommandation principale à faire, c’est celle de saisir la pause forcée par le COVID pour s’interroger sur le Business Model de la production golfique au Maroc, et ce à travers deux prismes. D’abord, celui de la différence golfique marocaine, en nous posant la question de savoir si notre offre actuelle propose un produit suffisamment distinctif face à la profusion d’offre de la concurrence mondiale. Ensuite, il faut nous interroger sur la viabilité et la pérennité du concept golfique marocain face au stress hydrique voire à la « pénurie hydrique » que subissent plusieurs régions du Maroc dont Agadir par exemple, qui dispose néanmoins de quatre parcours de golf à l’écossaise et donc extrêmement consommateurs d’eau.
Tout d’abord l’aspect distinctif me paraît fondamental. Le tourisme golfique obéit aux mêmes règles marketing que toute autre activité commerciale. Pour briller, il faut se distinguer par le concept, la qualité et le prix. Interrogeons-nous : hormis la proximité, le dépaysement et le climat, qu’offrons-nous de plus, de mieux, de distinctif par rapport à l’Espagne ou le Portugal par exemple ? Nos parcours sont beaux, bien entretenus le plus souvent, mais en quoi sont-ils distinctifs du point de vue du jeu, du niveau de difficulté, au plan de l’originalité, de l’environnement paysager, de la topographie ? Dans le même temps nos golfs restent de gros consommateurs d’une eau qui se fait de plus en plus rare. Comment allier concepts originaux et contraintes hydriques ?
Comment imaginer une offre golfique future, qui soit à la fois conceptuellement distincte et plus éco-responsable. Je souhaite évoquer ici le concept du « Dry Golf » ou « Golf Aride » dont on trouve quelques traces aux États-Unis, notamment en Arizona. Situés en plein déserts, ces parcours ne cherchent pas forcément à recréer l’ambiance verte des espaces écossais naturellement arrosés, mais s’inspirent au contraire de l’aridité naturelle des lieux, de la flore naturelle dont le cactus, de la topographie naturelle, des pierres et rochers existants, pour dessiner des golfs naturellement intégrés dans leur nature. Bien entendu, le concours d’architectes ingénieux est précieux pour minimiser l’usage du gazon nécessaire aux fairways et greens. Mais le parcours naturel, l’emporte en superficie par rapport au parcours planté, nécessitant un arrosage permanent.
Je ne suis pas certain que les meilleurs architectes pour nos parcours golfiques futurs soient nécessairement les grands noms internationaux du golf. Nous disposons d’excellents architectes, botanistes et paysagistes à même de conceptualiser des parcours inspirés de la quintessence naturelle des lieux. Le concours de l’architecte professionnel du golf n’interviendrait alors que sur l’aspect technique du jeu et son niveau de difficulté, selon les catégories de joueurs.
En lieu et place de l’eucalyptus, grand consommateur d’eau, que je retrouve souvent sur nos parcours, le palmier, l’arganier, l’olivier et bien d’autres plantes qui ne consomment presque pas d’eau, constituent autant d’alternatives : le pourpier, la verveine, la Gaura Lindheimer, l’orpin, le chardon à tête ronde, la gaillarde, la Rock Daisy, le cactus ou encore la lavande et le bougainvillier.
Outre un golf estampillé Maroc, de tels concepts répondront également au souci d’économie et de rationalisation de l’eau, notamment par la minimisation des espaces nécessitant un arrosage quotidien.
À ce titre, j’imaginerais bien une marque du genre « Dry Golfs Morocco » avec une labellisation marocaine « Eco Friendly and Responsible Golf »
Par la différence et le démarquage par rapport à l’offre internationale souvent générique, et par la mise en exergue de la portée environnementale, oui le Maroc pourrait avoir toutes ses chances de se distinguer, de briller et d’attirer des golfeurs du monde entier de l’Extrême-Orient jusqu’à l’Amérique du Nord en passant par l’Europe.
 
GdM : Toujours dans le cadre du tourisme golfique, le Maroc a accueilli l’International Golf Travel Market en 2019 avec l’espoir de booster justement ce secteur. Avec la pandémie, ne pensez-vous pas que cet espoir soit douché?
S.S.KH : Je pense qu’il est toujours bon d’organiser ce genre de rendez-vous de Relations Publiques d’autant que je crois savoir que 1 300 acteurs du secteur, originaires de 65 pays, ont pris part à cet événement d’envergure internationale, ainsi que quelque 450 tour-opérateurs spécialisés dans le golf et le MICE. Toute action marketing de cet ordre est bénéfique et utile et ce, quel que soit le contexte. Ce sont donc là des actions à cultiver et à encourager. Il faudrait peut-être même multiplier ce genre de rendez-vous de façon itinérante et dans chaque région, afin de faire découvrir l’offre golfique marocaine dans son ensemble.
 
GdM : Le programme touristique Vision 2020 qui avait pour ambition de permettre au Maroc d’accueillir 20 millions de touristes par an, arrive à son terme. Peut-on d’ores et déjà faire un constat d’échec ou y a-t-il eu, malgré tout, des résultats encourageants ?
S.S.KH : C’est un très vaste sujet et un constat à mon sens dépassé et épuisé. Il est clair que nous avions bouclé 2019 avec 25 millions de nuitées, 13 millions de touristes et 7 milliards de dollars de recettes. Nous sommes donc loin des objectifs 2020. Avant même le contexte pandémique actuel, la stratégie marocaine du tourisme avait besoin d’être repensée et il existe bien des pistes d’ajustement qui ne demandent qu’à être partagées. Mais aujourd’hui, le grand sujet d’inquiétude c’est cette pandémie et ses conséquences sur le secteur et sa relance.
Le défi qui se pose aux dirigeants du secteur et au gouvernement, c’est comment raccourcir au maximum le délai de retour aux performances de 2019.
Permettez-moi de rappeler que, selon l’Organisation Mondiale du Tourisme, l’industrie touristique représente 10 points du PIB mondial et 10 % de l’emploi dans le monde avec près de 300 millions d’emplois. Le tourisme est donc une industrie cruciale pour l’emploi dans le monde, et ceci est d’autant plus vrai dans notre pays, alors que nous souffrons de taux importants de chômage notamment des jeunes. Le Maroc ne peut donc pas faire l’impasse sur ce secteur fondamental pour l’économie et la population.
Je rappelle également que notre pays est classé 29e destination mondiale par le nombre de touristes internationaux. Toutefois et au point de vue de la compétitivité touristique, nous n’apparaissons qu’à la 62e place mondiale sur 141 pays. Toujours sur le plan de la compétitivité, nous sommes classés 5e en Afrique après l’île Maurice, l’Afrique du Sud, Les Seychelles et l’Égypte. Nous avons donc du pain sur la planche.
Pour revenir à l’impact de la pandémie de la COVID, et selon mes projections, et dans la mesure où nos frontières seront vraisemblablement toujours fermées en décembre 2020, et si d’aventure nous rouvrions nos frontières en 2021, je crains que nous ne soyons en mesure de récupérer nos performances de 2019 qu’en 2025 voire 2026, mais pas avant.
La raison en est que nos nuitées hôtelières n’ont connu en réalité qu’une croissance annuelle moyenne de 2 % sur la période 2000 à 2019, et que nous perdons en 2020 plus de 80 % de nos nuitées. Cela veut dire que même si, avec un effort marketing énorme, nous nous replaçons sur nos marchés en 2021-2022, nous ne pourrions pas croître à plus de 12 à 14 % l’an, ce qui nous amènerait à 2026 pour retrouver le niveau de 2019. Il nous faut nous souvenir que nous ne sommes pas la seule destination à vouloir renouer avec ses performances passées et la concurrence est rude. Tous les concurrents du Maroc sont sur les starting block et attendent le coup de feu libérateur. Pour nombre d’entre eux, des stratégies marketing nouvelles, adaptées au contexte post-COVID, ont été élaborées.
Pour ma part et pour l’heure, je n’ai pas constaté d’action majeure à même de permettre un retour plus rapide de la destination Maroc sur les marchés internationaux voire sur le tourisme domestique national, tout simplement parce que nous sommes silencieux. Or, la concurrence est extrêmement rude et toutes les destinations du monde sont sur le pied de guerre.
Je voudrais citer l’exemple des Emirats Arabes Unis, de l’Indonésie, des Philippines ou encore une fois du Rwanda, un pays doté d’une économie 10 fois inférieure à la nôtre, mais qui déploie des efforts remarquables pour se maintenir sur l’échiquier international des marchés touristiques et éviter de se faire oublier. Alors qu’au Maroc, le tourisme étranger de séjour et le tourisme interne participent respectivement autour de 7 et 4 points du PIB, au Rwanda, le tourisme constitue la principale source de devises et contribue pour environ 10 %
à son PIB.
Il est à noter que dans ce pays dont la recette touristique est 10 fois inférieure à la nôtre, les autorités comme les entreprises et professionnels du secteur ont fait la démonstration de leur esprit d’innovation en misant sur le digital et le tourisme durable afin de contrer les perturbations provoquées par la crise sanitaire et s’inscrire dans les exigences du tourisme de demain.
Ils n’ont pas cessé de communiquer par le digital, la télévision internationale ainsi que le parrainage d’équipes de football notamment des plus prestigieuses tels qu’Arsenal avec le thème « Visit Rwanda » qui expose ainsi la destination à un niveau de prestige élevé et extrêmement large.
En attendant le retour à la normale, le Rwanda propose à ses visiteurs des vidéos de réalité virtuelle qui plongent le téléspectateur à l’intérieur des magnifiques aires protégées et parcs nationaux du pays, qui représentent la pierre angulaire du tourisme au Rwanda.
Pour encourager ces solutions innovantes, le gouvernement a injecté 50 millions de dollars dans des initiatives touristiques axées sur les nouvelles technologies en vue d’accélérer la relance touristique post-coronavirus alors qu’au Maroc, le budget tourisme s’est vu réduit dans le cadre du Projet de Loi de Finances 2021.
 
GdM : Un vaccin contre le COVID-19 est prévu en cette fin d’année. Pensez-vous qu’avec son arrivée, le tourisme va redécoller ? Et que devraient faire les professionnels marocains du tourisme pour ne pas rater le coche ?
S.S.KH : Le monde entier attend avec anxiété et impatience, un vaccin garanti, éprouvé et sûr qui va libérer les humains de cette menace terrifiante. Il est évident que le secteur reprendra, mais ne nous méprenons pas, il reprendra doucement car les mesures de précaution, le passeport COVID, la prudence par rapport aux destinations du tiers-monde, tout cela ralentira la reprise. Néanmoins et comme vous dites, il faut s’y préparer. Et surtout, il faut occuper le marché, le faire patienter, le teaser, attiser la curiosité, ce que nous ne faisons pas aujourd’hui.
 
GdM : On parle de la mise en place d’un passeport sanitaire pour prendre l’avion, qu’en pensez-vous ?
S.S.KH : C’était attendu. Bien que compréhensible, cette mesure, qui durera longtemps, va sans nul doute ralentir le rythme de la reprise et va avoir pour conséquence que les gens partiront moins souvent et moins loin. Le Maroc pourrait en profiter du fait de sa proximité des marchés émetteurs européens. C’est pourquoi les prochaines stratégies du tourisme devront cesser de se focaliser sur le nombre d’arrivées de touristes aux postes frontières et élaborer des feuilles de route ayant pour objectif l’amélioration de la recette unitaire par touriste, aujourd’hui de l’ordre de 600 dollars, et qu’il faudrait amener à au moins 1 000 dollars, par une montée en gamme de nos produits et services. Le golf à cet égard ainsi que le MICE sont d’excellents vecteurs d’amélioration de la recette unitaire. Je signale en outre que la recette unitaire moyenne par touriste dans le monde est de 900 dollars. Notre recette unitaire est de l’ordre de 600 dollars. Nous sommes donc en dessous de la moyenne. En cause, notre durée moyenne de séjour qui reste faible et plafonnée à 3 jours depuis les années quatre-vingt-dix. Pour information, la durée moyenne de séjour est de 13 jours en Thaïlande et 12 jours en Afrique du Sud et c’est cela qui booste la recette touristique de ces pays.

GdM : Vous êtes président de Chorus Consulting, un cabinet spécialisé dans l’accompagnement des investisseurs touristiques. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre entreprise ?
S.S.KH : Chorus Consulting est un cabinet de conseil basé à Casablanca au Maroc, spécialisé dans le conseil stratégique aux investisseurs du secteur de l’hôtellerie et du tourisme. Nous intervenons auprès d’investisseurs privés et institutionnels en vue de permettre la meilleure visibilité possible au projet envisagé: hôtels, villages de vacances, résidences touristiques, resorts résidentiels et hôteliers, destinations.
Nous sommes intervenus auprès de nombre d’investisseurs privés, d’institutionnels marocains et étrangers, dont certains sur le continent africain, au Gabon notamment, au Maghreb et plus précisément en Algérie et en Libye, mais aussi aux États Unis, auprès de Fonds d’investissement dont Starwood Capital Group en 2010 et Trump Organization en 2014. Nous intervenons sur les aspects liés aux études de marché et de positionnement, les études de projection de rentabilité financière des projets ainsi que l’accompagnement juridique à la conclusion de contrats de gestions hôteliers internationaux. 
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